La Psychogénéalogie :



par Claude Massol, psychosociologue


"Qu'on le veuille ou non, nous sommes tous inscrits dans une histoire familiale, avec ses us et secrets. Chaînons d'une continuité qui remonte loin dans le passé, nous pouvons retrouver notre vraie place grâce à la psychogénéalogie."

"Lorsque nous cherchons à découvrir notre véritable moi en pratiquant l'observation profonde, nous nous apercevons que ce que nous avons appelé un "moi" est entièrement constitué de "non-moi". Notre corps et notre esprit ont leurs racines dans la société, dans la nature et dans ceux que nous aimons. En pratiquant l'observation profonde, nous découvrons que nos ancêtres et nos traditions sont toujours en nous. Quand nous acceptons d'être relié, une transformation se produit et notre souffrance commence à se dissoudre. Nous nous apercevons que nous sommes un élément de continuité par rapport à nos ancêtres et aussi une voie de passage pour les générations suivantes." La plénitude de l'instant, Thich Nhat Hanh.


Nous nous sommes tous un jour ou l'autre posé la question concernant nos origines et certainement de notre place dans la famille, et également dans le groupe social auquel nous appartenons.

A l'aide d'un tracé simple sur plusieurs générations, nous pouvons nous rendre compte que nous ne faisons que reproduire les schémas des générations de ceux qui nous ont précédés.
En construisant notre arbre généalogique complété par notre génosociogramme, nous avons à notre disposition un outil de diagnostic qui permet de nous positionner, de savoir qui nous sommes exactement. Ce voyage à travers les générations est une "aventure" qui relève davantage d'une étude de terrain que de constructions purement intellectuelles et donc forcément abstraites.

Par où commencer ou comment se placer soi-même sur l'arbre généalogique?

On dessine son arbre généalogique non pas comme le fruit d'une recherche généalogique approfondie mais on travaille sur notre propre arbre généalogique tel que l'on le connaît de mémoire ; précisons qu'il s'agit là d'une mémoire flottante. C'est-à-dire qu'on fait appel à une mémoire plus ou moins verrouillée, mais ne perdons pas de vue que l'inconscient a une excellente mémoire !

Dans une première phase, il s'agit donc de dresser sa carte biographique. C'est notre épine dorsale sous forme de description graphique des divers liens biologiques et légaux qui unissent les différents membres de notre famille entre eux. Nous découvrons là le code de base de notre histoire familiale par le génosociogramme qui est en fait notre carte familiale que l'on décrypte sous forme de grille de lecture.

La deuxième phase consiste à recueillir les informations de façon imagée, on pourrait dire que "l'on descend de son arbre pour explorer la forêt". Considérons la quête des aïeux comme un véritable jeu de piste qui nous fait voyager dans l'espace et dans le temps, un vrai poème à la Prévert que notre arbre généalogique ! Pratiquement, il s'agit tout d'abord d'interroger tous les membres de notre famille, car leur mémoire, même défaillante, nous fournit les premières pistes, complétées par les vieux papiers et les livrets de famille, la visite des cimetières (qui n'a rien de morbide ici), les vieilles photos jaunies par le temps…

Et par la suite, nous sommes en mesure d'aborder l'histoire contextuelle, l'environnement social, économique, culturel dans lequel s'inscrit notre famille.

La troisième phase consiste à délimiter les relations sociométriques familiales, une manière "d'habiller l'arbre et de repérer les branches mortes". C'est dans cette phase que nous établissons les relations affectives entre les membres de la famille : aussi bien les affinités, les attirances, que les répulsions, les haines… qui constituent une source intarissable de renseignements généraux. L'évocation de conflits accrochés sur l'une des branches de l'arbre peut expliquer tout ou partie de la problématique actuelle en verbalisant des mémoires somatiques ou psychosomatiques inexpliquées jusqu'à présent.

Décoder les données :

Il s'agit de savoir se placer soi-même dans son arbre généalogique. Précisons tout d'abord que même si les recherches ne sont ni simples ni aisées, la plupart de nos blocages généalogiques trouvent des solutions. Et n'oublions pas que la nature des messages est d'origine inconsciente. C'est-à-dire que les individus porteurs de ces messages se débattent dans la vie comme s'ils se battaient contre des événements réels alors qu'ils sont empêtrés dans les fils d'une histoire familiale qui les transcende et les dépasse car l'origine de ces conflits leur échappe.
A ce stade, il s'agit de se mobiliser pour prendre conscience afin de se libérer en quelque sorte de ce "maléfice". En pratique, que peut-on découvrir en filigrane dans son arbre généalogique ?
Sans perdre de vue que tout arbre généalogique est unique, nous pouvons malgré tout repérer des thèmes qui se retrouvent et se traitent, de façon récurrente.

Quelques thèmes récurrents :

> Les identifications des répétitions intergénérationnelles et transgénérationnelles, comme les pathologies d'échec et névroses de classe : on peut par exemple, se refuser les diplômes qui ne sont pas dans la famille, d'où l'apparition du syndrome de l'échec.
Un enfant de 14 ans dont les résultats scolaires se mirent à chuter de façon spectaculaire. Ses parents, animés de bonnes intentions, avaient décidé de cacher le chômage du père. L'enfant percevait sans doute la honte mais il devait faire semblant d'en ignorer la cause. A travers les mauvais résultats, c'est un peu comme s'il disait "tu ne dois pas avoir honte de ne pas travailler ni de m'en parler. Moi non plus, je ne travaille pas". Confronté aux manifestations bizarres et incompréhensibles d'un secret chez sa mère ou son père, l'enfant construit des histoires qui n'ont parfois aucun rapport avec la réalité. Mais elles vont certainement influencer les grandes orientations de sa vie.

> La survivance de défunts qui symbolise les deuils qui n'ont pas été faits, jusqu'à ce qu'une personne les remette en cause pour la lignée et débloque les processus de ces deuils inachevés.

On en repère deux types :

- Les disparus, qui constituent une source d'angoisse sans nom, capables de contaminer plusieurs générations. Lors d'un stage, une des participantes souffrait depuis plusieurs années de crises d'asthme que même la "ventoline" n'arrivait que difficilement à neutraliser.
En retraçant son arbre généalogique, elle découvre que le 21 février 1914, date de la bataille de Verdun, son grand-père se trouvait dans les tranchées et n'est jamais revenu. Par conséquent, il n'a pas eu de sépulture. Et comme chacun sait, ces soldats ont été largement arrosés d'ypérite, un gaz asphyxiant éminemment toxique et mortel. Le symptôme d'étouffement représente parfois un rappel à la mémoire de celui dont le deuil n'a pu être fait comme pour dire : il ne faut pas oublier.

- Les suicidés eux, sont le produit d'une vaste opération de camouflage car, ne l'oublions pas, ils ont été condamnés par l'Eglise et privés de sépulture religieuse jusqu'en 1983.
Le Droit canonique précisait même que les suicidés représentaient des "pêcheurs manifestes auxquels on ne peut accorder les funérailles ecclésiastiques sans scandale public des fidèles".
C'est l'histoire de Magali qui vient consulter pour une banale migraine chronique réfractaire à tous les traitements classiques et alternatifs. D'après son témoignage, elle a tout essayé sans résultat. Une question "naïve" de la part du thérapeute concerne le début de ses migraines.
Or, la date correspond très exactement à la mort de son frère qui s'est suicidé par balle à 22 ans. Magali éclate littéralement en sanglots et raconte la naissance de ce frère non désiré. Détail significatif, c'est Magali qui, à la demande de sa mère, a choisi le prénom de son frère Pierre. Par cet acte symbolique, sa mère l'a investie de son propre rôle qu'elle refusait d'assumer, d'où l'émergence d'un problème lié à la confusion des rôles avec une inversion. Magali est enfermée inconsciemment et pour longtemps dans un projet qui n'est pas le sien.
Depuis 11 ans, Magali porte la culpabilité de la mort de son frère qui se manifeste sous forme de migraines dont elle ne peut se débarrasser. En fait elle vient en consultation non pour son mal à la tête mais parce qu'elle a un fils de presque l'âge de son frère lorsqu'il s'est suicidé.
Or depuis quelques mois, Magali vit dans la hantise du suicide possible de son fils dépressif et certainement influencé par l'attitude projective de la mère qui craignait sans cesse pour lui.

> La loi des coïncidences (dates de naissance, mariages, décès, cycles de vie, alliances), elle rejoint le concept de la loi des synchronicités développée par Anne Ancelin-Schutzenberger selon laquelle on ne peut pas tricher avec les dates : notre cerveau s'auto-programme et nous restitue régulièrement la lecture de certains faits et à notre insu. On pourrait dire que la loi des nombres dépasse ici les lois de la logique rationnelle mais joue à plein dans les transmissions invisibles.
En reprenant l'exemple précédent, Pierre, le frère de Magali, s'est suicidé à l'âge de 22 ans, le jour de la fête des mères. C'est manifestement un message posthume. Lors d'un autre séminaire, une jeune femme dessine son arbre alors que son père vient de mourir d'une opération à cœur ouvert le 11 septembre 1993 à la suite d'une "erreur médicale". Elle découvre un secret de famille avec l'existence d'un enfant naturel de son frère qui est née le 11 septembre 1968 et qui n'a jamais été non seulement officiellement reconnu mais totalement rejeté et nié par la famille biologique. Le grand-père est mort 25 ans, jour pour jour, après avoir refusé la naissance de son petit-fils naturel…
En construisant son arbre sur quatre générations elle découvre avec stupéfaction qu'à chaque génération, un enfant naturel ou adultérin est présent dans la branche maternelle.
L'alcoolisme chronique familial qui caractérisait cette famille peut être interprété comme le symptôme manifeste de la souffrance de ceux qui ne savent pas d'où ils viennent, "ces enfants de la nuit".
Et l'illustration, qui parle d'elle-même, d'un suicide programmé avec Margaux Hemingway, un mannequin adulé dans les années 70 qui s'est tuée 35 ans également jour pour jour après le suicide de son célèbre écrivain de grand-père Ernest Hemingway.

> Tout aussi signifiant, le principe de loyauté développé par le psychiatre américain d'origine hongroise Ivan Boszormenyi-Nagy : il a constaté que dans certaines familles il existe une sorte de registre virtuel où sont consignés les débits et les crédits transgénérationnels, une sorte de registre des comptes familiaux sur plusieurs générations où, à un moment donné, un descendant est chargé inconsciemment de régler la note et de tout remettre à zéro. "Un garçon ratait systématiquement ses examens et en travaillant sur son génosociogramme, il a découvert qu'un de ses arrières-grands-pères avait été renvoyé chez lui à la veille du bac parce qu'il avait mis la bonne enceinte et les descendants payaient la dette depuis un siècle." On peut donc brillamment échouer et pendant longtemps tant qu'on ne sait pas !

> Dans cette présentation, on ne peut faire l'impasse des secrets de famille. Toutes les familles ont leur légende, toutes les familles ont leurs secrets (on pourrait presque dire que les ignorer reviendrait à créer des arbres généalogiques sans racine), mais ces silences sont parfois tellement bruyants qu'ils nous condamnent à briser ces lois et, lorsque les mystères se révèlent, tout notre monde de l'enfance s'écroule.

On pourrait classer les secrets de famille en trois rubriques principales : les liens familiaux, la gamme des crimes et des condamnations pénitentiaires ou judiciaires et les incestes.
Mais on peut compléter cette liste avec les maladies (dites) honteuses, les faillites et les escroqueries non reconnues, les pathologies liées à la "folie", les suicides. Il faut savoir que c'est comme une bombe à retardement qui explosera un jour ou l'autre. Et quel est le moyen le plus simple de connaître un secret ? C'est bien évidemment de poser la question car un secret n'est jamais un secret pour tout le monde, mais par contre, nul ne sait qui sait quoi exactement. Un homme vient consulter car il a des accès de violence inexplicables et incontrôlables. Il se décrit par ailleurs comme un être équilibré socialement parfaitement intégré (un peu dit-il lui-même "Docteur Jekyll and Mister Hyde"). Il découvre par des lettres écrites par son père que ce dernier a torturé en Algérie : il est revenu en 1957 et n'a jamais parlé de son vécu mais depuis son retour, il a pratiquement perdu l'usage de la parole et notre patient décrit son père comme un être tourmenté amer et pris d'accès de violence totalement irrationnelles et incompréhensibles.
Il paraît évident qu'on ne peut pas tourner une page si celle-ci n'est pas connue, et la guerre d'Algérie constitue un énorme point d'interrogation dans l'inconscient collectif des Français.
Et comme il n'y a jamais eu de tortionnaires condamnés durant la guerre d'Algérie, le fils est inconsciemment investi de la mission de régler la dette.

> Abordons maintenant la problématique de l'enfant de remplacement qui véhicule la culpabilité du survivant. Perdre un enfant inverse l'ordre générationnel de la vie et amène à accepter l'inacceptable. De nombreux récits renvoient à cette notion d'enfant de remplacement. L'enfant de remplacement porte la culpabilité de celui qui est mort tant que les parents ne sont pas engagés dans un processus de deuil.

> Quant à l'enfant réparateur, il porte généralement une charge qui ne lui appartient pas.
On peut citer l'exemple du cas d'une patiente qui souffre de colite chronique et de gastro-entérite à répétition et qui apprend pendant un interrogatoire "serré" auprès de ses parents qu'elle a été conçue lors d'un "deuxième voyage de noces" dans les Caraïbes car ses parents étaient à l'époque en conflit (pour une histoire d'amour extra-conjugale). Les parents l'ont en quelque sorte idéalisée et la programment pour appliquer le mythe de l'excellence. Elle adopte les comportements que l'on attend d'elle : c'est la course du "zéro" défaut "zéro" répit. En clair, elle n'a plus droit à l'erreur pour "réparer ses parents".
Cette manifestation psychosomatique illustre bien la maladie de l'épuisement des ressources physiques et mentales qui survient lorsqu'on s'est trop évertué à atteindre un but irréalisable qu'on s'était fixé ou que les valeurs que nos parents nous ont imposées comme pour conjurer le sort. Et pourtant, nous sommes tous d'accord pour affirmer que les enfants ne sont manifestement pas là pour réparer la faute des parents…

Mémoire et oubli :

A la suite de ces différentes illustrations, quelles conclusions pouvons-nous en retirer ?
Sur un plan purement théorique, si les dictionnaires définissent la généalogiecomme une science ayant pour objet la recherche des origines et des filiations, la psychogénéalogie étudie les rapports possibles entre les événements, les situations que nous vivons et notre histoire de famille.

En ce qui concerne la mise en pratique, l'arbre généalogique classique mentionne les noms, prénoms, dates de naissance, de mariage, de décès de tous les membres de la famille alors que le génosociogramme intègre d'autres paramètres tels que dates de conception, la place dans la fratrie, les avortements, les fausses couches, les maladies, les événements d'ordre sexuel comme les violences, les attouchements, les incestes, les infidélités, l'homosexualité…

Traiter de ce thème, c'est inévitablement aborder la notion de mémoire, pourquoi ? Parce que la mémoire est partout : on en parle beaucoup aujourd'hui sous forme de mémoire cellulaire ou génétique, de mémoire familiale, de mémoire affective culturelle, historique…

Bref, la mémoire constitue un héritage dont nous disposons pour répéter une information et, de ce fait, nous devenons en quelque sorte un lieu de mémoire. Par ailleurs, indissociable de la vérité, sa transmission ne va pas de soi, elle suppose d'une part une volonté d'aller au-delà de toutes les rancœurs, de toutes les déformations, de nos contradictions. Elle suppose également un désir de connaître pour comprendre, pour accepter, pour dépasser, voire pour évoluer.
Reconstruction du passé par l'intelligence, la mémoire peut se définir en tant que capacité de conserver nos expériences du passé : elle constitue l'outil indispensable à toutes les activités de l'esprit comme apprendre, emmagasiner, acquérir, stocker, utiliser et restituer l'information.

Dans le cadre de cette présentation, deux formes de mémoire s'articulent autour de la démarche psychogénéalogique : d'une part, la mémoire corporelle qui constitue un lieu de rencontre de toute notre histoire. A la fois instrument et langage, on peut demander à son corps de raconter sa propre histoire car il a une mémoire qui garde trace de toutes les expériences comme un puits garde l'eau ; nous pouvons donc disposer de notre corps comme un outil de décodage à travers une maladie chronique, une déformation, un accident répétitif… qui véhiculent tout autant de messages afin accéder à une meilleure compréhension de notre fonctionnement individuel et familial. Car c'est à travers tout un réseau d'interactions que notre corps devient le support de notre identité. La mémoire corporelle relève avant tout d'une pratique : il s'agit par l'intermédiaire d'une méthode liée à une approche de son corps (ça peut être la kinésiologie, le yoga, le rolfing, l'eutonie…) d'être dans une attitude d'écoute non plus au niveau de ses pensées mais de son ressenti pour permettre à son corps de dire ce qu'il porte au plus profond et qui est de l'ordre de notre histoire émotionnelle et affective. Et d'autre part, notre mémoire familiale porte et raconte aussi notre histoire, mais par contre, celle-ci est en relation avec notre fratrie, avec notre clan, notre famille plus ou moins élargie (ou plus précisément, les familles recomposées). La mémoire familiale participe à la construction de l'identité personnelle, affective et intime mais aussi sociale de l'individu. Ces deux mémoires se promènent partout de branche en branche sur l'arbre généalogique de la famille mais, attention ! Elles ne se promènent pas n'importe comment car elles ont un programme et un itinéraire précis. Il nous faut ainsi noter que la mémoire fait appel à une notion beaucoup plus large que le rappel, car le souvenir qui constitue en quelque sorte le produit de notre mémoire est toujours interprété.

Nous devons nous représenter notre mémoire en tant qu'expression de ce que nous sommes concrètement et le souvenir ne doit pas être désolidarisé de cette existence personnelle dont il porte le témoignage : l'acquisition du souvenir est loin d'être un simple processus mécanique et impersonnel, c'est un acte de la personne qui fixe le passé en fonction de ses exigences, de ses préoccupations de son système de valeurs. La mémoire engage donc toute la personnalité et sa qualité dépend essentiellement du ressort affectif qui l'anime. Si l'on recale cette fonction en psychologie transgénérationnelle, on peut dire qu'elle nous permet de revisiter notre passé pour lui donner un sens, et nous permet de découvrir notre propre continuité.

On commence à comprendre la nécessité de plonger dans son passé sur le parcours de notre vie. Pour au moins deux raisons fondamentales :
- Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le répéter. Car en effet, le passé a besoin qu'on se souvienne de lui.
- Et même si l'on tient le passé à distance, chacun peut constater qu'il nous rattrape malgré tout assez vite. L'angoisse et les tourments du passé surgissent de manière cyclique comme pour nous dire de ne pas oublier.

La mémoire est donc liée à l'interprétation et son problème c'est l'oubli ou son infidélité.
Il y a des choses qui se bâtissent à notre insu et qui viennent parasiter notre vie consciente : nos oublis sont des signes d'une vie intérieure qui nous échappe, et non des manques (on n'oublie pas n'importe quoi).
Dans "Psychopathologie de la vie quotidienne", Freud explique que tous ces oublis ont un sens ; ce qu'on pourrait appeler les "trous généalogiques", les vides, ne sont que l'expression d'un message implicite. Les lapsus qui suggèrent si bien ce qu'ils refusent de dire, les actes manqués qui sont en réalité fort réussis du côté de l'expression de l'inconscient…
Dans un contexte psychogénérationnel, on ne peut donc aborder la mémoire sans aborder l'oubli.
Avec la mémoire, l'oubli nous condamne à la répétition des mêmes erreurs, des mêmes échecs car notre psychisme nous pousse à reproduire les expériences traumatisantes qu'on n'a jamais dépassées. C'est une loi, et comme toute loi, elle ne s'explique pas mais se constate.
Lever ces engrammes en prenant conscience de l'historicité de ses symptômes, en cassant le cycle de ces répétitions douloureuses (différentes, notons-le, de comportements masochistes), c'est s'ouvrir à un autre espace de vie. Ces levées d'engrammes sont parfois fulgurantes et débloquent parfois des situations cristallisées depuis longtemps.

Le poids du passé :

Le principe à la base, c'est que la vie nous a collé une famille, nous sommes bien obligés de faire avec !

Plus que Freud ne le pensait au départ, l'héritage familial est très important, même si notre chemin s'éloigne peu à peu de nos parents. Nous sommes indiscutablement le produit des générations qui nous ont précédés : notre scénario de vie se programme sur plusieurs générations. Les parents nous transmettent sous forme de repères les bases nécessaires à notre construction identitaire et nous les recevons forcément malgré nous. Lorsque l'enfant vient à naître, sa construction est en chantier depuis longtemps, affirme Boris Cyrulnik, le cerveau du nouveau-né est déjà bien approvisionné et le récit de sa vie ne commence manifestement pas au jour zéro mais il se retrouve sans possibilité ni de tri, ni de discernement au départ.
Et puis, comme l'enfant a besoin de sécurité, et donc de mettre de l'ordre dans son univers, le lien d'appartenance se développera dès la conception et appartenir à une famille, à un groupe à un pays… sera aussi important pour la survie de ce petit enfant que la nourriture. L'enfant devra donc absorber autant le lait nourricier que toute l'histoire de la lignée à laquelle il tente d'appartenir.

En fait, nous obéissons tous à une loi : nous agissons pour obtenir et garder l'amour de nos parents et nous reproduisons systématiquement des conduites, des désirs, des idées des sentiments véhiculés par notre famille. Par conséquent, chaque fois que nous parlons avec quelqu'un, on pourrait dire que c'est une quinzaine de personnes, à savoir tous nos ancêtres névrosés (ou plus justement nos ancêtres "normosés"), qui s'expriment au-dessus de nos têtes, sans que nous n'en ayons véritablement conscience : on peut réaliser alors la confusion dans laquelle nous sommes englués.

Notre arbre généalogique représente souvent un véritable cauchemar, selon A. Jodorowsky, où se glissent l'inceste, le narcissisme, la haine... les morts sont toujours vivants en nous. Les lois du silence, les règles familiales implicites, les secrets de famille maintiennent cet état de confusion chronique où personne n'a de place et plus personne n'est à sa place.

A l'évidence, nous ne pouvons pas nous débarrasser de tout ce monde de revenants qui, qu'on le veuille ou non, habite et envahit souvent nos vies. Et donc, nous réagissons, nous comprenons nous nous comportons, nous interprétons perpétuellement de la même façon. Conditionnement sous influence pourrait-on résumer. Ainsi, tout individu qui n'a pas pris conscience de lui-même est lié à son entourage par tout un système de projections inconscientes.
A partir de ce constat, nous pouvons pratiquement affirmer que nous portons le poids de notre passé : n'est-on pas en quelque sorte des "tarés déficitaires" souffrant à la fois de notre hérédité et souffrant de notre passé ? Mais pas de panique, car si l'on ne peut refuser ses chromosomes, on peut malgré tout intervenir sous forme de "désinfection" au niveau de notre patrimoine psychoaffectif. En effet, il existe des mécanismes de dégagement qui permettent de réparer notre histoire à l'aide d'une banque de données qui se trouve au fond de nous et qui sait.

Nous libérer :

Si nous entreprenons une démarche et une recherche sur les mécanismes qui ont construit notre histoire, nous pouvons reconnaître nos chaînes, nous désenchaîner, ce qui permet d'une part d'évacuer tout un passé chargé émotionnellement et, d'autre part, de nous libérer de conduites névrotiques répétitives et stéréotypées qui entravent notre évolution.
Avec une contrainte que l'on doit souligner impérativement : on ne peut tout effacer ! Certaines blessures laissent des traces, d'où la nécessité parfois de compléter cette ouverture par une analyse ou une psychothérapie. A la question : pourquoi remonter le temps, la réponse pourrait être immédiate, sous forme d'une autre question : peut-on vivre le présent si l'on ne comprend pas son passé ? En clair, on ne peut réellement sortir de son passé qu'en le retrouvant. Ce parcours "quasi-initiatique" nous permet une ouverture sur des domaines dits "zones d'ombre" (selon la terminologie jungienne), c'est la part inexplorée de notre être qu'il ne faut pas renier au risque de nous mutiler. Ce parcours quasi-initiatique permet en quelque sorte de faire la paix avec son inconscient à travers une ouverture et un élargissement : d'abord par une ouverture sur des domaines dits "zones d'ombre" (dans une terminologie jungienne), c'est la part inexplorée de notre être qu'il ne faut pas renier, ensuite par un élargissement de la conscience avec une prise en considération de son potentiel.
On rejoint ici la notion d'union des opposés par l'acceptation et le dépassement, dans ce que Jung nomme le processus d'individuation (recherche de la femme et de l'homme intérieurs) : la psyché devient un tout intégré lorsqu'on réalise cet équilibre en se situant au-delà des barrières dualistes. Mais ces domaines de réalisation de soi ne peuvent véritablement se formaliser que si, tout d'abord, l'on sort des prescriptions de la programmation généalogique pour ne plus subir ses vieilles peurs, ses inhibitions, ses nœuds, ses blocages, ses barrières… et ensuite si l'on se libère en quelque sorte de ses croyances erronées : "il faut, on doit…".
L'on tisse de nouveaux liens entre passé et présent, en construisant ou reconstruisant notre histoire passée pour que le présent prenne sens.

L'authentique liberté :

A la question : qui suis-je ? On peut désormais répondre : je ne suis plus le produit de mes parents, de la société... La réponse se trouve peut-être dans mon accomplissement personnel.
Car ce qui importe pour nous, c'est de rompre le cercle des attitudes répétitives, sous forme d'impuissance acquise depuis la naissance et peut-être bien avant, c'est d'inventer une manière d'être dans laquelle on réalise son incarnation véritable, la sienne propre et non pas celle qui procède de l'attachement au passé, des mémoires accumulées des parents et de l'entourage. L'authentique liberté est au prix de cette transformation. On ne fera jamais de greffes d'histoires comme on fait des greffes d'organes, ce qui signifie que notre histoire se co-construit au fur et à mesure de notre parcours de vie et en relation avec les autres.
Dans cette perspective, Boris Cyrulnik affirme qu'il n'existe pas des gènes de surhomme et ajoute "que rien n'est jamais foutu". Ce "rien n'est jamais foutu" s'inscrit comme un message d'humanité et d'espoir pour chacune et chacun d'entre nous. A nous désormais de savoir rendre au transgénérationnel sa mouvance et sa part de vie à travers notre reconstruction familiale.

Cette reconstruction peut s'effectuer selon différents registres qui s'inscrivent, dans le cadre de séminaires organisés, sur un mode virtuel : on fait la différence entre ce qui appartient à nos propres problèmes et ce qui appartient à nos aïeux. Mais on ne peut accomplir cette remise en ordre intérieure qu'en guérissant de ses mémoires du passé. La psychogénalogie n'évoque-t-elle pas pour nous la capacité de transmettre ? Et cette capacité de transmettre nous renvoie naturellement à l'aptitude à s'ouvrir à l'autre.

Claude Massol
Psychosociologue, formatrice en relations humaines et professeur de yoga. Reçoit en entretien individuel sur rendez-vous, anime des exposés / débats à Toulouse, dans les Pyrénées, en Suisse (Genève). Organisation et animation de séminaires en atelier de découverte d'une journée, en week-ends d'initiation et de sensibilisation, en stages intensifs de 3 jours ou en séminaires résidentiels en France (Pyrénées) et en Suisse (Genève).
Claude Massol, 40, rue de Rémuzat, 31000 Toulouse, tél./fax : 05.61.22.66.03, insupportable : 06.87.10.55.03.

(Source : Biocontact)


Lectures conseillées :

Ancelin Schützenberger, Anne: "Aïe! mes aïeux!", 1994
Van Erseel, Patrice; Maillard, Catherine : "J'ai mal à mes ancêtres: la psychogénéalogie aujourd'hui", 2002
Horowitz, Elisabeth; Reynaud, Pascale: "Se libérer du destin familial", 2000


Pour approfondir le sujet, vous pouvez consulter :

- un article sur la psychogénéalogie des prénoms : " Savez-vous pourquoi vos parents ont choisi vos prénoms ? " Interview de Chantal Rialland, psychothérapeute.

 


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